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Le préalable vénitien

Naître et grandir à Venise façonne un rapport singulier au paysage. Marco Rossi y a passé les 22 premières années de sa vie – assez de temps pour aiguiser une attention toute particulière.  La cité lacustre est un symbole dont la fréquentation s’apparente à une initiation, un enseignement fondateur qui nourrit le travail de l’Atelier MRP.

Vivre libre de s'émerveiller

L’enfance est le temps de la découverte, des intérêts soudains pour toutes les surprises que l’environnement nous réserve. À Venise, la marche s’impose comme mode de déplacement privilégié, et avec elle une incompressible lenteur comme un cadeau fait à l’attention et à la contemplation des moindres subtilités. Le silence que d’autres ne goûtent qu’à la campagne, les vénitiens l’expérimentent au cœur de la dense cité, qui ne connaît ni le bruit, ni les pollutions, ni les dangers des villes configurées pour la voiture. Paisible, l’espace public et ses innombrables interstices, la myriade de campi qui s’offrent à l’embouchure des rues et des venelles lancent autant d’invitations au jeu et à la création.

Ces lieux imposent peut-être le respect par leur magnificence, mais ils n’imposent aucun usage, livrant ceux qui les fréquentent à leur inventivité et à leur responsabilité : ils ressemblent en cela aux espaces capables que nous défendons, espaces des possibles sans injonction ni partition.

Un abandon fécond si de cette liberté, de ces opportunités saisies au fil des siècles résulte aussi le hasard vénitien, son architecture enchevêtrée qui fascine tant et persiste à nous inspirer un urbanisme émancipé des excès de la prévoyance bien plus que des géographies naturelles.

On est de son enfance comme on est d’un pays (1), et nos enfances nous obligent. Il n’est pas de façon plus juste et libératrice de concevoir la ville que de l’imaginer avec les yeux ébahis des premiers souvenirs. La ville qui sied à l’enfant – non pas celle qui infantilise mais bien celle qui permet de s’élever, invite à l’appréhension du beau, à la surprise, à la sociabilité et à la quiétude : elle est notre idéal.

(1) Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre : « D’où suis-je ? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d’un pays. »

Connaître intimement le territoire

Chacun connaît la problématique de la montée des eaux à Venise – située comme à l’avant-garde d’un monde tout en proie à ce phénomène. Fatale, l’acqua alta interroge sur les lois et les forces de la nature. Le risque n’impose pas seulement le respect des éléments : il invite à écouter et comprendre le territoire, sa géographie et sa nature.

C’est donc aussi à l’école des flots que s’instruit le regard. La marée bouleverse indolemment son paysage, mais chaque seconde est un évènement : l’eau assiège la ville tandis que les faunes des milieux qui s’entrechoquent se disputent l’espace, puis dans sa retraite la mer dévoile une végétation jusqu’alors inaperçue. Chacune de ses allées et venues aiguise un regard qui perçoit toujours plus finement les liens et les interactions, et s’étonne de ce qu’à chaque nouvelle occurrence le spectacle n’est jamais tout à fait le même : ainsi naît la compréhension sensible de la vie des écosystèmes. En mémoire, l’antique rituel ducal du mariage avec la mer incite surtout à s’y allier plutôt qu’à contrarier les éléments. Et si les Doges ne règnent plus, la perpétuation du symbole enseigne néanmoins le respect des sagesses vernaculaires. 

À Venise comme ailleurs, les habitants transmettent et continuent d’enrichir les leçons plus que millénaires de l’expérience de leur territoire.

Ils sont de très légitimes alliés dans l’enquête pour la compréhension des lieux et des milieux, de leur fonctionnement, de la beauté qu’ils recèlent. Avec eux, le paysagiste est l’héritier de ceux qui ont fait le territoire, l’ont rendu habitable – à charge désormais d’insister dans cette tâche, d’adapter toujours plus intelligemment milieux et usages, de s’ingénier à vivre encore ici et maintenant, car le paysage se crée.

Enrichissante, l’analyse d’un territoire n’en rend pas moins humble. Elle impose un rythme à la mesure des enjeux présents, pris dans le paradoxe d’une urgence qui ne tolère aucune précipitation mais requiert une précaution, une retenue, un doute constructif qui s’applique autant à la recherche de la vérité dans l’étude qu’à celle du beau et du meilleur dans la conception du paysage. Des idéaux revendiqués qui s’imposent moins qu’ils ne se révèlent dans l’échange, au croisement d’attentions sensibles et de regards savants, dans la bonne intelligence entre l’imagination et le respect des contraintes.

L'expérience française

Incomparablement plus étendu que les sestieri du centre historique de Venise, Paris donne la notion des échelles et des distances. Dans la capitale et à ses abords, le paysage français enseigne à son tour un vocabulaire nouveau. Sa diversité architecturale, l’ingéniosité des dispositifs urbains, le caractère structurant de l’agriculture ou encore les notions de vues et de perspectives enseignées par les maîtres de l’école versaillaise du paysage complètent la formation.

L’attention portée aux réalités du territoire, la fascination pour la façon dont l’Homme compose avec son environnement deviennent alors volonté d’agir, de nourrir et d’accompagner concrètement les mutations territoriales avec cette sensibilité qui n’a cessé de s’affiner depuis l’enfance. Au sein d’agences renommées, auprès de grands noms de la conception paysagère française et internationale, le métier s’apprend. Les idées germent et rencontrent la complexité de projets urbains parfois monumentaux. Elles s’éprouvent et se réalisent souvent, mûrissent patiemment pour d’autres.

La fondation de l'atelier MRP

Là où d’autres « montent à Paris » pour s’accomplir, c’est comme un juste milieu entre Venise et la capitale française que Marco Rossi a trouvé à Lyon, où il fonde en 2012 l’Atelier de conception paysagère d’urbanisme MRP. Plus qu’une émancipation, c’est la revendication d’une modernité urbanistique, suivant une méthodologie de et pour notre temps, apte à répondre aux défis environnementaux, sociaux et économiques que posent nos rapports aux territoires en cette époque. Un urbanisme qui considère d’abord les « vides » et les « creux », les interstices, les natures, les géographies et les interactions comme structures du paysage, bien avant l’objet bâti.

Un urbanisme d’ensemble et d’interactions qui comprend les contraintes à l’échelle des enjeux collectifs et territoriaux plutôt qu'il n’envisage la juxtaposition d’objets inertes et distincts. Un urbanisme qui ne craint pas non plus le beau, le beau subjectif qui se propose comme le support d’un dialogue, d’une conversation sur le devenir d’un lieu et d’un milieu, bien plus qu’il ne s’impose comme une vérité révélée.

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